Jobnews by Indeed, c’est le podcast qui décrypte l’actualité de l’emploi. 

The Big Quit, probablement en avez-vous déjà entendu parler, il s’agit de ce grand mouvement entamé aux Etats-Unis avec la pandémie de la Covid 19. En 2021, tous les mois, presque 4 millions de salariés américains quittaient leur job. Et ce n’est pas terminé ! 4,5 millions américains ont encore quitté leur job en mars dernier. Pour contrer l’hémorragie, plusieurs entreprises ont décidé de mettre la main au portefeuille. Tout récemment le géant Apple a proposé d’augmenter ses collaborateurs de 45%.

Est-ce que l’on parle d’un phénomène purement américain ou s’est-il exporté pour devenir mondial. Qu’en est-il en France ? Nous répondons à cette question dans cet épisode et nous appuyant notamment sur une récente enquête réalisée entre le 28 avril et le 3 mai dernier.

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Bonjour Éric Gras. Je rappelle, vous êtes évangéliste du recrutement chez Indeed. Éric, avant de parler de la France, est-ce que la grande démission est devenue un phénomène mondial déjà ? Première question.

Alors oui, c'est devenu un phénomène mondial, mais dans des proportions différentes selon les pays. La nature même des contrats de travail et d'indemnisation du chômage ont un réel impact sur cette tendance.

Alors, pour le compte d'Indeed, OpinionWay a réalisé une enquête baptisée « les salariés et la démission », entre le 28 avril et le 3 mai dernier. Est-ce que cette enquête permet de confirmer que la grande démission a gagné la France également ?

Absolument. Alors moi, je préfère parler de grande mutation que grande démission, même si on voit une augmentation du nombre de démissions assez forte. Ce qu'on voit, c'est qu'en fait, ces changements vont durer dans le temps parce qu'elles sont liées à des contraintes réelles et qui vont durer.

Par exemple, la mobilité géographique. Avec en plus l'augmentation du prix du pétrole, les gens souhaitent se déplacer moins parce que ce n'est pas écologique, que ça coûte cher.

Tout ce qui est lié à la pénibilité de l'emploi, aux horaires de travail, la possibilité ou non de télétravailler quand c'est possible.

Mais pour revenir à la France, cette étude, elle montre clairement que 42 % des Français considèrent qu'on est dans une bonne période pour démissionner. Il y a même sept salariés sur dix qui ont eu déjà envie de démissionner de leur emploi actuel, parmi lesquels un sondé sur six y songe souvent, pour ne pas dire tous les jours.

Alors, quelques mots quand même sur la méthodologie de l'enquête : combien de personnes ont été sondées ? Qui sont-elles ? Et quels étaient, finalement, les objectifs à proprement parler de l'enquête ?

Le thème de l'enquête, c'était « les salariés et la démission ». Donc, ça a été réalisé jusqu'au mois de mai 2022. On a pris un échantillon représentatif de plus de 1 000 personnes, 1 046 pour être précis, donc des Français représentatifs de la population, des salariés du public, du privé, constitués selon la méthode des quotas, donc au regard des critères de sexe, d'âge, de catégorie socioprofessionnelle et de région de résidence pour que ça soit le plus représentatif possible.

Alors Éric, vous avez commencé à donner quelques chiffres, mais est-ce qu'il y a une forte envie vraiment de démissionner en France ? Est-ce qu'il y a des tranches d'âge aussi qui ont davantage envie de démissionner que d'autres ?

Oui. Alors, 45 % des femmes contre 36 % des hommes et 46 % des moins de 35 ans ont envie de démissionner. Donc on voit qu'on a globalement plus plus d'un tiers des Français qui aujourd'hui est dans une situation de volonté de démissionner avec une proportion un peu plus forte chez les femmes et un peu plus forte chez les jeunes de moins de 35 ans.

Donc un tiers des Français ont déjà eu envie de démissionner de leur emploi actuel. C'est ça ce que vous êtes en train de dire ?

Absolument. 35 % des personnes interrogées sur l'ensemble de ce panel déclarent qu'elles n'ont jamais eu autant envie de démissionner qu'aujourd'hui. Et c'est donc un sentiment encore plus fort chez les jeunes de moins de 35 ans, 42 %.

Ça s'explique par le fait que, notamment tous ceux qui ont commencé comme moi à travailler fin des années 80-90, n'ont connu que des périodes tendues de chômage assez élevé et donc se sont un peu résignés.

La nouvelle génération, elle, qui arrive sur le marché de l'emploi ou qui est sur le marché de l'emploi depuis pas très longtemps, découvre qu'elle est dans un marché où il y a énormément d'offres et donc qu'elle a le choix. Donc, ça favorise aussi cet élan entre guillemets de démission.

Et au bout de combien de temps, installés à leur poste, les Français ont-ils finalement envie de le quitter ? Est-ce qu'il y a des disparités là aussi entre les âges, entre les sexes ?

Oui, absolument. Alors, un Français sur quatre a envie de quitter son poste moins de six mois après avoir commencé, 25 %, ce qui est considérable. Et pour 48 % des répondants, l'envie de démissionner arrive moins de deux ans après leur prise de poste, 23 % ont envie de démissionner six mois ou moins après leur embauche.

En fait, on voit qu'il y a quand même une forte proportion de la démission dès les débuts du contrat de travail. Et ça s'explique principalement et très souvent par l'inadéquation entre la promesse et la réalité découverte lorsqu'on arrive dans l'entreprise. Alors, entre le souhait et le passage à l'acte, il peut y avoir un monde.

Quand elles ont décidé de démissionner, ces personnes, et donc de passer à l'acte justement, au bout de combien de temps intervient effectivement cette démission ?

60 % des personnes ayant déjà démissionné l'ont fait dans les trois mois après avoir ressenti l'envie. Un salarié sur cinq a mis moins d'un mois à agir. Donc on voit qu'il y a un peu de prise de temps et de recul parce que c'est une décision qui ne se prend pas à la légère. Je compare souvent ça à un mariage, un divorce ou un déménagement. En tout cas, c'est des psychologues qui disent que c'est le même niveau de stress. Donc, ce n'est pas quelque chose qu'on fait quand même sur un coup de tête.

Et on voit donc cette proportion très forte qui prend en gros trois mois entre le moment où j'ai décidé d'agir et le moment où je passe à l'acte.

Est-ce que les Français pensent que l'on peut démissionner à n'importe quel âge ou est-ce qu'il y a un moment où ils pensent que ça peut s'avérer peut être trop risqué ? Il y aurait un âge limite ?

Bah, si 26 % des répondants disent que ce n'est pas une question d'âge mais de compétences, 41 % considèrent qu'à partir d'un certain âge, il devient trop risqué de démissionner. La moyenne des réponses situe cet âge limite d'attractivité à 46 ans, soit quasiment 20 ans avant l'âge de départ en retraite. On voit qu'on est dans cet âge dit des seniors, et ça fait partie des populations qui ont le plus de mal aussi à se reconvertir, à retrouver un emploi. Ça correspond logiquement à cette même barre de critères d'âge.

Vous me disiez tout à l'heure qu'il y avait peu de chance quand même que les démissions se faisaient sur un coup de tête, mais quand même, malgré tout, les Français sondés sont-ils prêts à démissionner sur un coup de tête ? Ou une démission, effectivement, ça se prépare, ça s'anticipe avec un projet professionnel derrière pour rebondir ?

Alors, il n'y a pas une vérité absolue. Il y a plusieurs cas de figure. En fait, tout dépend de votre métier et tout dépend des opportunités que vous avez en face.

Donc, quand vous êtes sur des métiers à faible niveau de qualification et à faible niveau de rémunération, entre guillemets, vous n'avez pas grand-chose à perdre et vous avez un certain nombre d'opportunités qui s'offrent à vous. Donc là, oui, vous pouvez démissionner sur un coup de tête.

Ce qu'on constate aussi, c'est quand on parle de ces 35 %, quand on parle des démissions aux États-Unis, on parle beaucoup de CDI. Mais il y a aussi tous ceux qui sont en intérim ou en CDD, qui peuvent quitter leur job assez facilement. Donc en gros, plus votre profil de qualification est faible et aujourd'hui tous les secteurs d'activité recrutent, donc il y a des offres d'emploi partout. Je vais prendre l'exemple de l'hôtellerie, de la restauration, des métiers de services à la personne, de la logistique. Vous avez tellement d'opportunités qu'il est facile de démissionner pour trouver un autre job, soit mieux payé, soit qui offre un meilleur équilibre vie pro/vie perso, soit plus proche de votre domicile.

Quand vous êtes un cadre et que vous avez un gros niveau de rémunération, une reconnaissance dans l'entreprise, ça nécessite un peu plus de temps, de prise de recul et c'est ce qu'on voit, notamment à travers la visite de nos pages entreprises et des avis, qui n'a jamais été aussi élevée. C'est qu'on voit bien que les gens regardent et se renseignent quand même sur les entreprises, sur leur marque employeur et donc prennent le temps avant de changer d'entreprise.

Est-ce que l'enquête dit, explique pourquoi finalement les Français, pour certains, ont envie de tout plaquer et de démissionner ?

En fait, on se rend compte que le Covid a été un accélérateur. Donc, les principales raisons, c'est cet équilibre vie pro/vie perso. Avant le Covid, on était encore dans un système où le taux de chômage était élevé et où le choix, globalement pour l'ensemble des secteurs d'activité était restreint. D'un seul coup, on se retrouve avec un phénomène de rattrapage avec une augmentation très forte du nombre d'offres d'emploi, près de 50 % d'offres d'emploi en plus qu'avant le Covid. C'est quand même considérable.

Des gens qui ont attendu pendant le Covid dans leur entreprise, parfois dans des entreprises dans lesquelles ils ne se sentaient pas bien, et s'ajoute à cela une reprise économique.

Donc aujourd'hui, un choix beaucoup plus important.

Et donc, dans les critères, il y a la rémunération et pas forcément une rémunération plus élevée, mais plus juste par rapport à la pénibilité du métier qu'on effectue.

Il y a la notion de management, qui est un des critères les plus essentiels qui revient le plus souvent dans toutes les enquêtes qu'on a pu faire, c'est la qualité du management, la façon dont on est connu, reconnu, perçu, accompagné.

Et puis, l'équilibre vie pro/vie perso donc avec de l'autonomie, une souplesse sur les horaires de travail, être reconnu en tant qu'individu et pas en tant qu'un numéro lambda dans l'entreprise.

Est-ce que les Français pensent à démissionner plusieurs fois au cours de leur vie professionnelle ?

Oui. 28 % des Français sont prêts à démissionner plusieurs fois sans avoir forcément de projet professionnel par la suite. C'est encore plus vrai chez une fois de plus les populations les plus jeunes. Mais c'est quelque chose qui ne pose pas de problème a priori sur une grande partie du panel interrogé.

Et est-ce que les personnes qui ont déjà démissionné sont plus susceptibles aussi que les autres de le refaire ?

Alors ça, l'étude a du mal à le montrer. Une fois de plus, si on compare au critère d'âge, je pense qu'il faut comparer plutôt la tendance, cette capacité à se remettre sur le marché. Donc plus on est jeune ou par rapport à certaines catégories de métier, on a beaucoup d'opportunités à partir du moment où on l'a déjà fait une fois, deux fois, a priori, c'est plus simple de le refaire parce que le plus dur, c'est de le faire la première fois.

Donc naturellement, je dirais que ceux qui ont déjà démissionné plusieurs fois en tout cas, sont plus aptes à passer le cap. Mais ça ne veut pas dire que c'est un frein à l'embauche de ces personnes-là et que ce sont des démissionnaires en puissance dans votre entreprise.

Et justement, on va en parler de la perception aussi que peuvent avoir les Français des recruteurs, concernant les démissions à répétition. Qu'est-ce qu'ils en pensent, eux ?

Les trois quarts des Français pensent que les recruteurs voient d'un œil négatif les démissions fréquentes. 76 % pensent que les recruteurs voient d'un mauvais œil ce parcours, craignant justement de l'instabilité et de la difficulté à s'adapter. Et 23 % seulement pensent que, justement, les recruteurs apprécient ces évolutions fréquentes. Chez les jeunes et les CSP+, c'est eux qui se montrent les plus optimistes par rapport à cette fréquence de démissions. Une fois de plus, c'est une question d'ouverture d'esprit et de mentalité.

Il y a deux points de vue de la part des recruteurs : celui qui va avoir peur de s'engager avec un collaborateur qui risque de vous lâcher à tout moment. Et celui qui va justement voir chez cette personne une personne engagée, sincère et authentique qui fait des choix entiers et qui sera investi à 100 % dans son entreprise quand il sera là.

Éric, vous parliez tout à l'heure des répercussions éventuellement qu'aurait pu avoir la crise sanitaire sur les souhaits, pourquoi pas de démissionner. Quel a été vraiment l'impact de cette crise sur les recrutements et l'attachement que peuvent avoir les salariés à leur entreprise ?

Ça a quasiment tout changé. Et moi, je dis souvent qu'on est passé d'un marché de sélection à un marché de séduction. Pendant des années, on sélectionnait les candidats parce qu'on en avait trop. Aujourd'hui, il faut les séduire parce qu'on n'en a pas assez. Donc le pouvoir est aux candidats. Et donc ça, ça change la donne vis-à-vis des entreprises et des recruteurs qui redécouvrent parfois qu'elles ont un service RH ou que la fonction RH est une fonction stratégique de l'entreprise.

Parce que si je reprends les secteurs d'activité dont je parlais tout à l'heure, vous avez un resto où vous n'avez pas de personnel nécessaire, le resto ne tourne pas. Il y a un article qui est paru également ce matin qui parle d'une future pénurie de conducteurs de transports en commun. Ça peut avoir des conséquences très lourdes.

Donc le rapport a clairement changé et donc les entreprises doivent se mettre en mode séduction, doivent écouter davantage leurs candidats plutôt que d'imposer leurs règles. Et donc ça va imposer vraisemblablement des changements durables.

Éric, enfin, qu'est-ce que vous retiendrez, vous, finalement de cette enquête chez Indeed ?

Moi, ce que je retiens, c'est que c'est la loi de l'offre et de la demande. Donc une fois de plus, le pouvoir a changé de camp. Ça rééquilibre un peu les choses. Ça a toujours fonctionné comme ça. Sauf que là, la particularité, c'est que ça touche tous les secteurs d'activité et donc il y a un changement plus profond et plus durable qui va s'installer, notamment par rapport au fait qu'on a goûté pendant le Covid à un meilleur équilibre vie pro/vie perso, au télétravail, qu'on reprend le goût à négocier son salaire.

Donc ça, c'est des choses qui vont quand même durer dans le temps, même si on prévoit que cette hausse du nombre d'offres d'emploi va commencer à s'atténuer doucement. Mais on sera toujours quand même sur une proportion d'offres d'emplois plus importante qu'avant Covid.

Merci beaucoup Éric.

Merci Jean-Baptiste.