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L'année 2023 a été marquée par la résilience inattendue de l’économie et du marché du travail. En ce début de nouvelle année, quelles sont les tendances et les prévisions pour le marché de l’emploi ? Plusieurs facteurs comme la confiance des chefs d’entreprise, l’évolution du taux de chômage, la productivité et les réformes économiques vont influencer les perspectives du marché du travail.

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Et justement que nous réserve-t-elle cette nouvelle année sur le marché de l’emploi ? 2024 sera-t-elle favorable aux chercheurs d’emploi ? Quelles sont les prédictions en la matière d’Indeed ? Réponses dans ce premier épisode de la saison 4 de Jobnews by Indeed avec Alexandre Judes, économiste au Hiring Lab d’Indeed. Bonjour Alexandre !

Bonjour

Avant de parler de 2024, qu’est-ce qu’on peut retenir de l’année passée au niveau du marché de l’emploi ?

L’année passée a surtout surpris par la résilience de l’économie et du marché du travail. Fin 2022, on s’attendait à une récession pour la fin 2023, et à une année très difficile. On s’en tire finalement avec environ 1% de croissance en France. Et sur Indeed, on a toujours +50% d’offres d’emploi par rapport à février 2020. C’est très important, et c’est mieux que la plupart des autres pays et des autres grands marchés d’Indeed, comme en Allemagne, au Royaume-Uni ou aux Etats-Unis. Et cela malgré une petite hausse du taux de chômage sur l’année 2023.

En ce début d’année, on va donc parler de tendances ! En fin d’année dernière, plusieurs enquêtes de conjoncture réalisées par l’INSEE décrivaient des chefs d’entreprise visiblement peu confiants pour cette nouvelle année. Pour quelles raisons ?

La confiance des chefs d’entreprise reste un point noir, c’est sûrement cela qui alimente les prévisions plutôt négatives. Les enquêtes de conjoncture de l’Insee décrivent effectivement des chefs d’entreprise peu confiants pour l’année à venir, essentiellement car il y a toujours des craintes de récession. On sort d’un cycle où les aides publiques ont joué un rôle majeur pour soutenir l’activité, et elles sont en train d’être retirées petit à petit. La politique monétaire devient plus restrictive, les taux augmentent pour lutter contre l’inflation. Tout ça crée un environnement économique qui est difficile pour les entreprises. A cela on peut ajouter la situation internationale : la géopolitique avec la guerre en Europe, les tensions en Asie, la situation sur les marchés de l’énergie, qui est corrélée à cette situation géopolitique. On a des tensions sur le commerce et les chaînes d’approvisionnement, avec un certain nombre de mesures qui visent à rapatrier la production de composants stratégiques au plus près des pays consommateurs de l’Ouest. On a la situation des finances publiques, qui résulte de la forte augmentation des aides pendant la pandémie, avec une augmentation de la dette, la diminution des plans de soutien, et peut-être une augmentation des impôts dans les années qui viennent, qui doivent probablement peser sur les calculs des entrepreneurs.

Comment les anticipations de recrutement influencent-elles l'indice de confiance des chefs d'entreprise notamment dans les secteurs de l'industrie et des services ?

Dans l’industrie, l’indicateur se situe sous son niveau de longue période, avec une contribution négative des anticipations de recrutement. Dans les services, il est à son niveau de longue période, mais les anticipations de recrutement pèsent négativement sur l’indice, comme dans l’industrie. Dans ces deux secteurs, les chefs d’entreprise restent préoccupés par la situation sur le marché du travail, même si elle est moins tendue qu’après la pandémie en 2021-2022.

Comment a évolué le taux d'emplois vacants à la fin de l'année 2023 par rapport à la période post-pandémique de 2021 ?

L’évolution du taux d’emploi peut se voir comme un miroir du taux de chômage. Car en général, plus le chômage est élevé, moins les tensions de recrutement sont fortes. Le taux d’emplois vacants, qui avait bondi depuis 2021, redescend fin 2023 pour rejoindre sa tendance d’avant la pandémie, entamée lors de l’inversion de la courbe du chômage en 2015. Il reste sur des niveaux qui sont très élevés, qui n’ont jamais été atteints avant la pandémie - il y a donc encore énormément de tensions sur le marché du travail.

Quel est l'impact du ralentissement de l'activité économique sur les contraintes auxquelles font face les entreprises, selon la Direction de l'Animation de la recherche, des Études et des Statistiques (DARES) ?

La DARES note que les contraintes auxquelles sont soumises les entreprises changent graduellement : aux contraintes d’offres (difficulté à trouver travail, à s’approvisionner) nées ou amplifiées pendant la pandémie, succèdent progressivement des contraintes de demande, qui résultent du ralentissement de l’activité économique en cours. Les difficultés record de recrutement rencontrées par les entreprises depuis la fin des confinements liés à la pandémie vont donc s’amoindrir et le marché se normaliser.

Est-ce qu’il y a des secteurs qui sont déjà en train de détruire des emplois ?

Les secteurs les plus cycliques comme l’intérim ou la construction détruisent déjà des emplois, avec respectivement 40 700 et 7 300 emplois détruits sur un an. On peut aussi mentionner l’immobilier qui est en crise, avec près de 6 000 emplois détruits.

Et si on veut voir le verre à moitié plein, quels sont les secteurs qui résistent le mieux ?

On observe une bonne résistance du côté de l’hébergement - restauration (+3,1% d’emploi créés), l’agriculture (2,5%) , les infrastructures (eau, énergie, déchets - avec +2,1%), l’industrie lourde dans les biens d’équipement (2,2%) et les services aux ménages (1,9%).

Comment le chômage en France se stabilise-t-il au troisième trimestre 2023, et qu'en est-il de la durée moyenne d'inscription des demandeurs d'emploi ?

Le chômage s’est stabilisé après avoir baissé tous les trimestres depuis le début de 2021. Il s’établit à 7,4 % au troisième trimestre, après deux trimestres consécutifs de légère hausse (il avait atteint 7,1 % au premier trimestre). Les demandeurs d’emploi inscrits à Pôle emploi acceptent un peu plus facilement les emplois disponibles : la durée moyenne d’inscription des sortants était de 313 jours au troisième trimestre de cette année, contre 360 jours au premier trimestre 2022. Mais cette durée était seulement de 221 jours au troisième trimestre 2008, date à laquelle le chômage atteignait 7,4 % comme aujourd’hui.

Qu’est qu’on appelle le halo autour du chômage ? Comment cette catégorie de personnes impacte-t-elle le marché du travail ?

De nombreuses personnes restent malheureusement à l’écart du marché du travail : celles qui souhaitent travailler sans être disponible ou sans effectuer des recherches actives (et qui ne sont donc pas comptabilisées dans les chiffres du chômage), qui représentent près de 2 millions d’individus et forment ce qui est communément appelé le « halo autour du chômage ». Contrairement au chômage, il n’a pas baissé depuis la pandémie. À titre de comparaison, il représentait 3,5 % des 15-64 ans au deuxième trimestre 2008, contre 4,7 % des 15-64 ans aujourd’hui. L’importance du halo dans la population en âge de travailler augmente, alors qu’on a un chômage qui diminue.

Dans quelle mesure la réforme des retraites d’avril 2023 qui a repoussé l’âge légal du départ de 62 à 64 ans influence-t-elle la population active, en termes de volume, de typologie et de croissance démographique ?

En repoussant l’âge légal de départ en retraite de 62 à 64 ans, la réforme des retraites d’avril 2023 a un impact lourd sur le volume et la typologie de la population active, qui pourrait croître à un rythme compris entre 100 000 et 125 000 personnes par an entre 2024 et 2029 (contre 70 700 personnes en moyenne par an entre 2014 et 2021). Elle ne refluerait qu’en 2036, ou un peu plus tôt en cas de dégradation du solde migratoire sous les 70 000 personnes par an, ou plus brutalement en cas de chute du taux de fécondité sous 1,8 enfant par femme. Par conséquent, la population active va dans un premier temps croître bien plus rapidement et connaître un vieillissement accéléré.

Quels sont les défis liés à l'augmentation et au vieillissement de la population active, et comment cela affecte-t-il la création d'emplois ?

Plus de population active et moins de création d’emploi : on comprend aisément que la conjoncture va se montrer nettement moins favorable aux chercheurs d’emploi qu’elle a pu l’être ces dernières années.
Le phénomène du vieillissement de la population active pose de nouveau la question de la formation des seniors, des discriminations sur le marché du travail, ou encore de l’adaptation des postes de travail. Ces problèmes viennent s’ajouter à d’autres causes du chômage structurel comme l’inadéquation des compétences ou les problèmes de mobilité.

Comment la pandémie a-t-elle modifié les perceptions du travail, selon l'enquête menée par le Hiring Lab d'Indeed, et quelles implications cela pourrait-il avoir sur l'appariement entre l'offre et la demande sur le marché du travail post-pandémie ?

La pandémie de Covid a fait naître, ou exacerbé, un nouveau rapport au travail chez de nombreux travailleurs : la quête de sens est encore plus forte qu’avant, et le travail devient moins central dans les priorités de vie des salariés.
Nous avons d’ailleurs mené une enquête dans laquelle 78 % des sondés ont déclaré que la pandémie avait changé durablement le monde du travail, que ce soit à travers l’environnement de travail (23 %), les habitudes de travail (23 %), la perception des métiers « essentiels » (17 %) ou plus globalement l’importance du travail (15 %). Ces nouvelles attentes des salariés peuvent rendre plus difficile l’appariement entre l’offre et la demande sur le marché du travail si les employeurs ne s’adaptent pas suffisamment aux nouveaux codes du monde du travail post-pandémie.

En ce début d’année, Le Hiring Lab s’intéresse particulièrement à la productivité, sur les conséquences de sa chute en France sur l’économie. Pour bien poser le contexte, quelle est la situation de la productivité en France, et comment a-t-elle évolué depuis la crise sanitaire ?

La France est loin d’avoir récupéré son niveau de productivité d’avant la pandémie de Covid. Par rapport à l’avant-crise, l’emploi salarié privé a augmenté de 6,0 % (1,2 million de personnes), mais la production de 1,7 % seulement. Cela entraîne mécaniquement une chute de la productivité. Si de nombreux pays ont vu leur productivité chuter au moment du ralentissement économique brutal créé par la pandémie et les confinements, la France peine nettement plus que d’autres pays à retrouver le chemin de sa courbe « traditionnelle » de productivité.

Quels sont les principaux facteurs qui contribuent à la chute de cette productivité, notamment pour ce qui concerne l'emploi salarié privé et la production ?

De nombreux facteurs peuvent contribuer à cette chute de productivité : les créations d'emplois ont certes été plus dynamiques que la croissance du produit intérieur brut (PIB), mais on peut aussi mentionner l’évolution de la typologie de la population active, avec comme exemple le plus criant l’essor rapide de l’apprentissage, où les salariés concernés sont souvent à temps partiel et moins productifs puisqu’en cours d’apprentissage. L'absentéisme, les difficultés d’organisation au télétravail, ou encore la mauvaise santé des entreprises sont également des facteurs qui entrent en jeu.

Quels secteurs ont connu une augmentation significative de l'emploi depuis la pandémie, et en quoi cela a-t-il pu influencer la productivité globale ?

Les créations de postes depuis l'épidémie de Covid ont principalement eu lieu dans des secteurs moins productifs et ont bénéficié à des profils moins qualifiés ; on peut notamment citer les secteurs de l’hôtellerie-restauration (9%) ou des services aux ménages (7,9%) la construction (7,3%), où l’emploi a connu une augmentation impressionnante à l’issue de la pandémie.

Dans quelle mesure la désindustrialisation et le manque d'investissement dans des domaines à forte productivité ont contribué à la situation actuelle en France par rapport à d'autres pays développés ?

La désindustrialisation de la France, tout comme le manque d’investissement dans les sciences ou le numérique – deux domaines à forte productivité – posent aussi problème comparativement avec d’autres pays développés qui offrent plus d’emplois productifs et à forte qualification.

Pourquoi la baisse de productivité peut-elle entraîner un coup d’arrêt à l’augmentation des salaires en France, et cela en dépit de pénuries de main-d'œuvre dans certains secteurs ?

Intuitivement, les gains de productivité permettent de générer de la richesse, qui peut être utilisée soit pour investir, soit pour rémunérer le capital, soit pour rémunérer le travail - et donc en particulier augmenter les salaires. L'évolution de la productivité tend donc à condition l’évolution des salaires sur le long terme.
Une baisse de la productivité va accroître la pression financière sur les entreprises, en comprimant les marges, et réduire la possibilité pour les entreprises d’augmenter leurs salariés. C’est un sujet extrêmement important, surtout dans le contexte actuel qui est marqué par une inflation assez élevée, et par une crise du logement qui reste le premier poste des ménages.

Quels sont les secteurs où les entreprises ressentent effectivement le besoin d’augmenter les salaires pour attirer la main-d’œuvre, et quelles sont les conséquences de ces augmentations sur la productivité ?

Les entreprises qui vont être le plus en difficultés sont celles qui ont les marges les plus contraintes, et qui font appel à du travail moins qualifié que la moyenne. On peut citer notamment l’hôtellerie-restauration par exemple, où de nombreux restaurants commencent à fermer. En règle générale, les entreprises qui font appel à du travail en extérieur, ou en horaires décalés, vont être mises en difficulté par la baisse de la productivité.

Quels leviers les entreprises peuvent-elles mobiliser pour augmenter la productivité à long terme ?

La qualité du management a un fort impact : des managers à l’écoute et qui comprennent leurs collaborateurs favorisent une productivité accrue. Cela s’applique à tous les secteurs et tous les niveaux de qualification ou de diplômes. Et c’est souvent un facteur qui est négligé car qualitatif et non quantitatif.
Avoir une meilleure organisation du travail est également un point important : mettre en place le télétravail quand c’est possible - et bien le mettre en place (éviter d’organiser trop de réunions de suivi, faire en sorte que les salariés soient dans des conditions optimales pour travailler, avec des postes adaptés).
Plus généralement, on note également l’intégration d’innovations pour accroître la productivité (numérique, solutions data, de l’intelligence artificielle pour les secteurs qui s’y prêtent). Ces investissements sont à faire maintenant, car ils mettent du temps à se faire ressentir car il faut s’approprier les outils.

Qu’est-ce qu’on conclut pour 2024 ?

En 2024, les entreprises vont donc concentrer leurs efforts sur la défense de leurs marges et la restauration de leur productivité. De leur côté, les candidats vont logiquement rester très attentifs à leur pouvoir d’achat. La France devra accorder une attention réelle aux questions de mobilité, de formation, de numérisation et aux enjeux sociaux et humains au sein des entreprises : comment répondre à la quête de reconnaissance des salariés et redonner des perspectives aux actifs « bloqués » dans des métiers ou des carrières peu valorisées socialement, par exemple.

Merci Alexandre !